Par Jean jr. Landry

Madame Liberté était assise sur le banc et attendait patiemment le début de la séance. Elle parcourait des yeux la grande salle du conseil avec une fascination évidente. Elle scrutait avec un regard d’enfant le détail des moulures de chêne, les portes colossales qui donnaient accès au hall d’entrée, les somptueux tapis aux riches teintes de cerise. De temps à autre, elle croisait le regard des gens. Certains lui semblaient bienveillants mais d’autres laissaient transparaître un dédain manifeste. Était-ce à cause de ce que les habitants du village lui reprochaient? Ou était-ce simplement dû à ses cheveux en bataille parsemés de pétales de lilas qui lui donnaient l’air d’une gitane tout droit sortie d’une féroce bataille d’oreillers?

Après un long moment d’attente, le doyen du village fit son apparition au fond dans la salle. Suspicieux était son nom. Comme toujours, il portait un complet grisâtre et tristounet qui, il fallait l’admettre, s’agençait à merveille avec son expression faciale crispée et bourrue. Le doyen traversa lentement et solennellement la salle en prenant soin de se racler la gorge à quelques reprises afin de s’assurer que tous les villageois remarquent son auguste présence. Puis il monta sur l’estrade, prit place à son siège et fit signe à la foule de se taire. Suspicieux s’adressa ensuite à la prévenue :

– Madame, quel est votre nom, je vous prie?
– Liberté.
– Nom de famille?
– Éducative. Je m’appelle Liberté Éducative.
– Très bien. Vous n’êtes pas sans ignorer la raison pour laquelle le conseil du village vous a convoquée ici ce soir, n’est-ce pas?
– Eh bien, à vrai dire, je n’en ai qu’une vague idée.

Le doyen tira de son veston une paire de lunettes qu’il déposa sur son nez aquilin afin de parcourir un rapport qu’il tenait entre les mains :

– Alors voici: un bruit court dans le village, à l’effet que vous manifesteriez une insouciance coupable vis-à-vis la réussite académique et professionnelle des enfants qui sont sous votre responsabilité.
– Oh, je crois qu’il y a erreur sur la personne. Vous me confondez assurément avec ma cousine: Négligence Éducative. Elle est une délinquante notoire et je conviens avec vous qu’il est bon de garder un oeil sur elle. Bien que nous soyons de la même famille, nous sommes diamétralement opposées.
– Peut-être. Mais vous lui ressemblez drôlement.
– Une ressemblance suffit-elle à accuser ou même soupçonner une gente dame?
– Non, cela va de soi. Sauf que certains faits troublants, que dis-je, RÉVOLTANTS ont été portés à notre attention et semblent indiquer que votre cousine et vous avez beaucoup plus en commun qu’un simple nom de famille.
– Expliquez-moi, je vous prie. Car ma conscience ne m’accuse de rien.

Le doyen se leva et marcha vers madame Liberté d’un pas lent et théâtral. Une fois arrivé tout près d’elle, il ferma les yeux et inspira profondément. Il semblait soudainement submergé par un déluge d’émotions qu’il peinait à contenir, comme s’il s’apprêtait à révéler quelque chose de particulièrement sinistre.

– Selon des sources sûres, vous… vous ne souhaitez pas que…

Le doyen s’interrompit un moment afin de se ressaisir. Son menton était pris de spasmes, trahissant son envie de fondre en larmes.

– Vous ne souhaitez pas que… que…
– Que?
– QUE LES FAMILLES SE SOUMETTENT AU PROGRAMME SCOLAIRE ÉLABORÉ PAR LES ANCIENS!!!

Face à cette révélation-choc, la foule se convulsa d’horreur. De nombreux citoyens quittèrent les lieux afin d’échapper à ce discours séditieux. D’autres, pris de colère, cherchèrent autour d’eux un objet quelconque dont ils pourraient se servir pour lapider l’odieuse femme. Mais ne trouvant que des dépliants touristiques faisant la promotion du festival local de la poutine extra bacon, ils renoncèrent à leurs desseins meurtriers. Madame liberté se hâta donc de démentir ces allégations afin d’apaiser le courroux populaire :

– Monsieur Suspicieux, tout cela n’est qu’une malheureuse méprise! Tout ce que je souhaite, c’est les familles aient un choix.
– Un choix, dites-vous? Mais ce choix n’implique-t-il pas de pouvoir rejeter le programme officiel, madame Liberté?
– Certes, puisque ce programme n’est qu’un programme parmi d’autres!

À ces mots, une voix en panique s’éleva dans l’assistance :

– À l’aide! Venez vite! Conformisme vient d’avoir un malaise! Il faut le conduire aux urgences!

Alors que Conformisme était transporté vers l’hôpital devant le regard atterré de la foule, le doyen saisit l’occasion pour presser davantage madame Liberté :

– Eh bien! Que dites-vous de ce qui vient d’arriver? Ne réalisez-vous pas que vos frivolités troublent la paix de notre noble bourgade?
– Allons, allons! Conformisme a toujours été soupe au lait. Il suffit d’une parole qui ne cadre pas avec sa vision des choses et le voilà dans tous ses états. Il s’en remettra. L’Histoire démontre bien que Conformisme est un dur à cuire.
– Votre attitude désinvolte vis-à-vis l’un de nos plus illustres citoyens me préoccupe énormément, madame Liberté. Conformisme mérite beaucoup plus de respect.
– Monsieur le Doyen, soyez assuré que je ne remets pas en question le respect qui lui est dû. Monsieur Conformisme a sa place parmi nous. Mais ses droits ne doivent pas empiéter pour autant sur ceux des enfants qui sont sous mon égide.
– JUSTEMENT, madame Liberté! Discutons un moment de ces droits… et plus précisément du droit à l’éducation! Conformisme s’est toujours assuré que les enfants reçoivent une éducation de qualité et parviennent à l’âge adulte avec tout le bagage nécessaire pour s’intégrer harmonieusement à notre bienheureuse communauté. Alors comment justifiez-vous cette insistance à compromettre ce parcours en votre propre nom?
– Sachez, monsieur le Doyen, que j’ai autant à coeur la réussite des enfants que votre petit chouchou, sinon plus.
– Absurde!
– Et pourquoi cela?
– Diantre, mais c’est évident! Parce que Liberté rime avec chaos!

« OBJECTION!!! » s’écria le vieux Adélard, un centenaire qui avait été avocat il y a plus de 40 ans. Une âme charitable prit un moment pour expliquer au vieillard qu’il ne s’agissait pas d’un procès et qu’il n’était plus avocat.

L’ambiance était survoltée. Et madame Liberté réalisait que les chances n’étaient pas de son côté. Elle allait devoir user d’un grand doigté pour se sortir saine et sauve de cette audience!

(La suite dans le prochain épisode…)

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