Jean jr. Landry

Le Doyen, réalisant que sa tension artérielle grimpait en flèche et que son visage arborait maintenant les couleurs du drapeau canadien, retourna à son siège où une camomille réconfortante l’y attendait. Mme. Liberté en profita pour s’adresser à l’assistance:

– Chers concitoyens, les propos de M. Suspicieux peuvent sembler raisonnables à priori mais ils résultent en fait d’une vision tordue de la réalité. Pourquoi devrait-on supposer qu’un parent laissé à lui-même risque de négliger le succès académique de sa progéniture? De telles allégations sont une négation pure et simple de la bienveillance naturelle des parents envers les enfants qu’ils aiment et chérissent plus que tout au monde. C’est une atteinte directe à leur dignité!

À ces mots, le Doyen s’étouffa et recracha bruyamment sa gorgée de camomille. Il se leva d’un bond et s’adressa à l’accusée:

– Madame Liberté! Ne tentez surtout pas de séduire les foules en manipulant ses émotions! Nous ne sommes pas ici pour nous gaver de fabulations mais pour débattre des faits!
– Très bien. Et à quels faits faites-vous allusion, monsieur?
– À CEUX CI! répondit le Doyen en brandissant une feuille vierge.

Au fond de la salle, un arbitre inscrivit un point au tableau sous le nom de Mme. Liberté alors que la foule murmurait face à cette preuve peu convaincante. Le Doyen, réalisant que sa crédibilité était minée, s’empressa de reprendre la parole:

– Vous évoquez la bienveillance des parents. Soit! Je ne compte pas remettre en cause cette dernière. Sauf qu’il ne suffit pas d’aimer son enfant pour lui prodiguer une éducation digne de ce nom. On ne peut s’improviser professeur, tout comme on ne peut s’improviser médecin ou avocat.
– Si vous me permettez, c’est une très piètre analogie. Contrairement à la médecine ou au droit, l’enseignement est quelque chose de tout à fait instinctif qui débute dès la naissance de l’enfant. Nul besoin d’un diplôme pour transmettre la connaissance.
– Balivernes! Apprendre à un enfant la géométrie ne se compare pas du tout à lui apprendre à lacer ses souliers. Ce sont des notions complexes qui requièrent des connaissances approfondies.
– Ah bon. Et n’est-ce pas justement pour apprendre ces connaissances approfondies que les parents se sont assis sur les bancs de VOS ÉCOLES? Doutez-vous donc de l’efficacité de vos propres institutions à transmettre adéquatement à ces parents les connaissances dont ils ont besoin pour enseigner à leurs enfants? Ou jugez-vous les parents trop ineptes pour enseigner ce qu’ils ont appris?

Le doyen, de moins en moins confiant, termina d’un trait sa tisane et engloutit même le sachet, qu’il se mit à mâchouiller nerveusement devant une foule de plus en plus perplexe. Il sortit discrètement de son veston un livret intitulé : “Gagner un débat avec zéro argument”, qu’il feuilleta d’une main tremblotante. Il y trouva une bouée de sauvetage rhétorique à laquelle il recourut aussitôt:

– Madame Liberté, enseigner n’est pas seulement une question de contenu mais de forme. Cela requiert de la pédagogie, de l’expertise. Et ça, les parents ne l’ont pas appris sur les bancs d’école.

Le doyen afficha un sourire triomphant et caressa affectueusement sa barbichette hirsute en guise d’auto-approbation. Liberté Éducative, loin d’être déstabilisée par cet argument, le saisit au vol à son propre avantage:

– J’admet que la pédagogie est importante. Mais cette dernière est hautement relationnelle. Il faut connaître l’enfant pour trouver la méthode éducative qui lui sied le mieux. Or, qui connaît mieux l’enfant que son propre parent?
– QUI DE MIEUX, DEMANDEZ-VOUS? Poser la question, c’est y répondre! Les enseignants sont les mieux équipés en la matière! Ils ont fait des études universitaires justement pour cela!
– En théorie, peut-être. Mais dans les faits, vos enseignants croulent sous leurs responsabilités, doivent composer avec des classes aux proportions démesurées, avec des jeunes qui présentent des problèmes de comportement ou des besoins particuliers. Leur expertise est indéniable mais ils n’ont ni le temps ni les ressources pour la mettre à profit. Votre système est donc déficient et boiteux; c’est un fait connu qui alimente constamment les médias.

Choqué, le Doyen empoigna son cellulaire et lança un coup de fil à son conseiller Statu Quo afin de lui demander à voix basse si la remise en question du système en place représentait un péché capital:

– Bien entendu, répondit Statu Quo. Le système en place est nécessairement le meilleur et chercher une quelconque alternative est un outrage inacceptable.
– Même si ce système est dysfonctionnel?
– Naturellement.
– Même si le taux de décrochage y est alarmant?
– Mais oui.
– Même si plusieurs jeunes y vivent de la détresse psychologique?
– Absolument.
– Monsieur Statu Quo, votre jugement et votre objectivité irréprochables nous sont d’un immense secours. Je vous remercie au nom de tous les parents de notre communauté.
– Pas de quoi.

Le Doyen raccrocha et lança à Mme. Liberté le même regard qu’un balbuzard prêt à fondre à toute vitesse sur une perchaude bien dodue.

– Madame, vous ne faites que confirmer ce que j’ai dit plus tôt: vous tentez d’instaurer le chaos en soulevant le peuple contre ses nobles institutions!
– Monsieur le Doyen, je n’aspire à aucun soulèvement! Je ne propose qu’une voie alternative. Pourquoi donc insister autant pour que les parents confient leurs enfants à un système dysfonctionnel qui arrive de moins en moins à remplir son mandat?
– C’est de la pure logique! Voilà tout!

À ces mots, Mademoiselle Logique fila sur la pointe des pieds, visiblement gênée d’être associé aux propos du Doyen. L’assemblée commençait à être divisée sur la question du jour. Bien que la majorité des citoyens considéraient toujours Liberté Éducative d’un regard suspicieux, certains commençaient à éprouver des doutes quant à la pertinence du Doyen. Liberté Éducative était-elle en train de gagner la sympathie du public?

(La suite dans le prochain épisode…)

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