Par Jean jr. Landry

Depuis le début de la séance, Madame Liberté dominait définitivement le débat. Et même les plus endurcis parmi la foule commençaient à éprouver de la sympathie pour ce petit bout de femme. Après tout, aucune preuve convaincante n’avait été produite par ses détracteurs jusqu’à maintenant. Liberté Éducative semblait donc avoir le vent dans les voiles. Mais…

… malgré tout, notre héroïne éprouvait un sombre pressentiment. L’appui grandissant de ses concitoyens lui faisaient chaud au coeur mais M. Suspicieux n’avait montré de son côté aucun signe d’assouplissement. Son coeur atrophié semblait imperméable à la lumière. Sa raison anémique semblait réfractaire à toute idée divergente. D’ailleurs, où était donc passé l’obscur personnage en question? Madame Liberté ne tarda pas à le repérer au fond de la salle : il était assis face à un mur, gesticulant et chuchotant en solo de façon inquiétante. De temps à autres, il élevait la voix ou émettait d’étranges grognements de sanglier. Puis il éclatait de rire. Puis se tirait la barbichette avant de finalement retourner en mode chuchotement . Dans l’assistance, une infirmière témoin de la scène se mit à tricoter discrètement une camisole de force.

Après s’être livré à ces extravagances pendant un temps interminable, M. Suspicieux se leva soudain et regagna l’estrade comme si de rien n’était. Puis il s’adressa à la foule en ces mots:

– Peuple.. ô peuple… qu’il est désolant de constater l’envoûtement qu’exerce Mme. Liberté sur votre jugement habituellement irréprochable! C’est avec de nobles sentiments de loyauté envers nos institutions que vous êtes entrés dans cette salle… mais vous voilà maintenant prêts à accorder une confiance aveugle à cette bohémienne louche et à miser le succès académique des enfants sur les chimères qu’elle sème dans vos esprits crédules et malléables. Vous emboîtez donc le pas de ce nombre toujours grandissant de citoyens en occident qui se convainquent que les parents sont aptes à éduquer leurs propres enfants sans la moindre surveillance! Quelle honte!

Le doyen s’interrompit pour jeter à Madame Liberté un regard sévère de calibre 22. Puis il reprit son allocution:

– HEUREUSEMENT… oui… HEUREUSEMENT!.. votre doyen est là pour briser cet effroyable sortilège et défendre la raison. Il est là pour veiller à l’orthodoxie politique et bureaucratique. Il est là pour manifester sa bienveillance tentaculaire et protéger ainsi les parents d’eux-mêmes. D’ailleurs, je me demande comment diable la terre a-t-elle pu tourner pendant des millénaires sans que je ne sois là pour protéger la civilisation de la négligence éducative! Comment ces milliards d’enfants ont-ils pu apprendre quoi que ce soit au fil des époques alors qu’ils étaient à la merci d’un obscurantisme parental des plus sournois?

Voyant que plusieurs spectateurs commençaient à ronfler, le doyen coupa court à son discours assommant et en vint à son verdict :

– Bref! Il a été convenu d’un commun accord que Liberté Éducative sera recluse dans sa demeure jusqu’à la fin des temps!

Madame Liberté bondit de sa chaise :

– Quoi?! Mais pourquoi donc? Et de quel commun accord parlez-vous?.. vous n’avez consulté personne!
– Oh, mais détrompez-vous! Que croyez-vous que je faisais il y a un moment, face au mur, là-bas?
– Euh…
– EXACTEMENT! Je tenais conseil avec moi-même! Et après quelques débats animés avec ma propre personne, j’en suis venu à l’avis unanime que votre règne devait prendre fin.
– Mais quelle imposture! Pouvait-on espérer autre chose que l’unanimité avec vous-mêmes? Vous savez très bien que si vous aviez prêté l’oreille à d’autres points de vue, vous auriez peut-être eu à réviser votre position!
– JUSTEMENT! Compte tenu que ma position était nécessairement la bonne, il aurait été ridicule de tendre l’oreille à des positions divergentes. C’est d’une logique élémentaire!

Madame Liberté secoua la tête, incrédule.

– Monsieur Suspicieux, vous placez manifestement vos propres intérêts avant ceux des enfants et de leurs parents. Je réclame un…

Le doyen interrompit Madame liberté tout en lui faisant signe de se taire:

– Pas un mot de plus! L’heure n’est plus à l’argumentation mais à la résilience. Maintenant que vous savez quel sort vous attend, il ne me reste plus qu’à dévoiler à cette assemblée comment je compte réparer les dégâts causés par votre insouciance et à présenter mon projet visant à encadrer davantage l’éducation de nos enfants.

Madame Liberté se laissa choir sur sa chaise. Elle savait qu’il était inutile de chercher à convaincre son interlocuteur. Les dés étaient déjà jetés. Alors qu’elle se résignait à son triste destin, toutes les têtes se tournèrent vers un homme de grande taille qui venait d’entrer dans la salle. Son nom était Mono-Paul Éducatif. Il était chargé de présenter le projet de M. Suspicieux à la population. Maintenant que Liberté Éducative était fichue, qu’est-ce qui attendait parents éducateurs de la contrée?

(La suite et la conclusion dans le prochain épisode…)

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