Par Jean jr. Landry

(Lecture de moins de 9 minutes)

Mono-Paul Éducatif était bien connu de la communauté. Fils de son célèbre père Léo-Paul, il en avait hélas hérité le gène bureaucratique. La présence sordide de ce gène fut confirmée dès son jeune âge par le médecin de famille, ce qui plongea d’ailleurs sa mère dans un profond accablement. Elle qui devait remplir quotidiennement le formulaire L-824 exigé par son époux avant de pouvoir démarrer un brassant de lavage, espérait tant que son fils s’élève au-dessus de cette misère administrative. Mais le soir où fiston lui confia, à l’âge de 6 ans, que ce serait approprié qu’elle le borde en suivant une procédure mieux définie, elle sut que l’infortune allait la poursuivre jusqu’à sa tombe.

À la demande de M. Suspicieux, Mono-Paul prit le micro et présenta l’ambitieux plan d’encadrement des élèves de l’école-maison en ces termes:

– Chers administrés, …

C’est ainsi que Mono-Paul désignait toujours ses concitoyens… et même ses proches. À ce qu’on dit, il appelait même sa femme « ma belle administrée en sucre d’orge ».

– … trop longtemps, les enfants instruits à la maison ont été victimes de l’odieuse improvisation de leurs parents. Encouragés par madame Liberté Éducative, ils ont puisé dans une variété de curriculums obscurs qui ne portaient pas le sceau d’approbation de nos divines institutions. Pire encore, certains ont carrément balancé tous les curriculums par la fenêtre. Et pourquoi désavouer ainsi  le programme scolaire des anciens? Pourquoi tourner le dos au système le plus merveilleux du monde… que dis-je… de la galaxie? La réponse est toute simple : pour s’accrocher à un mythe dont ils devraient rougir… l’éducation personnalisée. Ces parents s’imaginent que leurs enfants sont différents des autres, qu’ils ont un rythme et un style d’apprentissage qui leur est propre. RIDICULE! TOTALEMENT RIDICULE!!!

En arrière-plan, M. Suspicieux savourait en silence chaque syllabe de cette grandiose entrée en la matière. Mono-Paul, satisfait de sa performance, renchérit :

– Vous savez ce dont les enfants ont réellement besoin?

Alors que la foule haussait les épaules mentalement, Mono-Paul tira un moule à muffins de son veston et le brandit dans les airs afin d’illustrer son propos:

– Voilà ce dont ils ont besoin! D’U-NI-FOR-MI-TÉ! Ces vilains petits électrons libres doivent être rescapés de leur trajectoire erratique. Ils doivent être pris en charge, être soigneusement pesés, contrôlés et disposés dans le moule scolaire afin que leur sournoise liberté soit contenue par les bienveillantes parois de notre monopole pédagogique. Ainsi, une fois parvenus au terme de leur parcours scolaire, tous les enfants seront uniformes comme de magnifiques petit muffins coiffés d’une toque de diplômé.

 

muffins madame liberte

À ces mots, M. Suspicieux sentit tous ses poils se hérisser de plaisir. Il était au bord des sanglots.

– Il est vrai que dans les classes, nous disons aux enfants à quel point ils sont uniques et doivent accepter et faire respecter leur individualité. Mais de grâce, ne succombons pas à la tentation de croire nos propres mots, aussi mignons soient-ils. Car en réalité, l’individualité est l’ennemi de notre cohésion sociale. De ce fait, la liberté des parents éducateurs est comme une affreuse moisissure qui abîme le tissus fragile de notre société. Pour notre bien commun il est donc de notre devoir d’éradiquer cette moisissure. Si nous ne le faisons pas, les parents se mettront à enseigner ce qu’ils veulent et leurs enfants se mettront à penser et ressentir différemment! Peut-on imaginer pire menace à l’ordre établi???

Un frisson d’effroi parcourut l’assistance, visiblement impressionnée par cet argument. Profitant de l’effet obtenu, Mono-Paul sortit de son veston un paquet de 68 formulaires qu’il déposa sur une table devant tous. Ce faisant, il échappa par mégarde trois comprimés de soma qui traînaient au fond de sa poche.

– Voici les 68 formulaires dont les parents éducateurs auront désormais besoin pour satisfaire nos exigences. Voilà de quelle façon nous nous assurerons que les enfants seront bien préparés à leur vie future et pourront s’intégrer harmonieusement au marché du travail.

Madame Liberté, révoltée par cette décision, exprima tout haut  son indignation :

– Et quelle est la place du bonheur des enfants dans votre grandiose vision, dites-moi!

– Le bonheur des enfants? Oh… madame Liberté. Vous versez à nouveau dans un sentimentalisme des plus navrants. Les enfants ne viennent pas au monde pour être heureux mais pour être productifs. Et ce sont nos formulaires et procédures qui seront garants de cette productivité. Vive les formulaires et procédures!

– VIVE LES FORMULAIRES ET PROCÉDURES! répondit en écho M. Suspicieux en bondissant dans les airs, ne pouvant plus contenir son exultation.

– Et vive l’uniformité!

– VIVE L’UNIFORMITÉ! fit le doyen en dansant maintenant autour de sa chaise comme un désaxé.

La foule, quelque peu perplexe face à cette espèce de bamboula improvisée, tourna ses regards vers madame Liberté, curieuse de voir quelle serait sa réponse aux propos de Mono-Paul. Sa réplique fut brève et incisive :

– Vous ne valez guère mieux que votre père!

Mono-Paul fut profondément choqué. Mais étrangement, il ne semblait pas en mesure de se mettre ouvertement en colère. Il prit son cellulaire et lâcha un coup de fil à la maison.

– Oui trésor? C’est papa. Pourrais-tu apporter à la salle du conseil un des formulaires situés dans le premier tiroir de gauche de mon bureau de travail? Non-non, pas le P-1104; celui-là sert à obtenir l’autorisation d’utiliser un anglicisme dans le cadre d’une conversation portant sur la trappe du lièvre en milieux montagneux. Je parle plutôt du A-001, celui qui nous autorise à péter les plombs entre midi et 23h00..

– …

– QUOI?!? PLUS AUCUNE COPIE??? Comment est-ce possible? Est-ce que maman avait respecté la consigne de duplication mensuelle des formulaires à usage domestique?

– …

– C’est bien ce que je croyais. Très bien, alors. Je t’embrasse.

Mono-Paul était coincé dans une faille procédurale, étant incapable d’obtenir l’autorisation d’exprimer son immense colère. Il refoula donc cette émotion dans son inconscient, se disant qu’il pourrait toujours l’évacuer ultérieurement, comme par exemple en rédigeant un quelconque projet de loi tyrannique.

– Madame Liberté, vos oeillères vous cachent visiblement toute la beauté de notre démarche politique et administrative. Tenez, par exemple : voici le formulaire #2… une pure beauté. Ce formulaire permet aux parents de montrer au gouvernement que leur plan d’apprentissage respecte en tous points le programme des anciens, qu’il sera rempli en utilisant un stylo-bille dont le débit d’encre est éco-responsable et que les résultats obtenus seront évalués sous le regard de la firme Barreau, Étau, Cachot & associés. Bien entendu, chacun des paramètres de ce formulaire fera l’objet d’un formulaire de contrôle et de suivi, lequel sera lui-même accompagné d’un formulaire de validation périodique qui devra être signé par 12 professeurs hongrois spécialement formés à cet effet. Oh, je sais ce que vous vous dites en ce moment: « Et la liberté des parents? Et la liberté des enfants? Et bla bla bla…» Mais soyez rassurée : nous ne sommes pas totalement insensibles à vos revendications. Nous avons donc puisé dans les profondeurs de notre mansuétude proverbiale et avons consenti à un compromis afin d’apaiser votre agaçante soif de liberté. En effet, les parents auront un choix de trois couleurs pour le papier sur lequel seront imprimés leurs formulaires, soit: blanc arctique, blanc antarctique et blanc féérique. Naturellement, il faudra compléter un formulaire d’exemption si vous souhaitez vous prévaloir de l’une de ces couleurs plutôt que la couleur que nous utilisons par défaut, soit le blanc amnésique. Aussi, des frais et conditions s’appliquent. Plus de détails en magasin…

Les mots de Mono-Paul se dissipèrent soudainement dans un étrange vrombissement. Madame Liberté peinait à distinguer le visage de son interlocuteur. Elle était prise d’un malaise et s’effondra bientôt sur sa chaise. Elle fut aussitôt transportée à la maison, où elle allait désormais devoir rester recluse et purger sa peine. Le projet éducatif du Doyen et de Monsieur Mono-Paul Éducatif fut ainsi ratifié et mis en oeuvre à partir de ce triste jour. Ils allaient enfin pouvoir vivre heureux et donner naissance à des milliers et des milliers de petits muffins uniformes, sans sucre ajouté, sans gluten et sans saveur.

___

Quelques mois plus tard, on vint informer les autorités que l’agent de probation de madame Liberté avait trouvé sa maison vide. Elle s’était volatilisée! Pendant des jours, des recherches intensives furent menées afin de retrouver la fugitive… jusqu’à ce qu’une lettre atterrisse finalement sur le bureau du Doyen. Ce dernier la décacheta et la lut :

 

« Cher M. Suspicieux. Il est inutile de chercher à me garder recluse et à me faire taire puisque vos efforts se solderont nécessairement par un échec. Tenter de contenir la liberté éducative est aussi vain que de vouloir contenir le vent. Car la liberté éducative est une revendication issue de l’amour des parents pour leurs enfants. Et cet amour triomphera de tout. Même de votre mainmise politique. Un jour, oui, un jour… lorsque vous réaliserez que vos enfants ne sont plus que des ombres projetées sur les murs de béton de vos écoles, que votre froide et inefficace bureaucratie a vaincu leur soif naturelle d’apprendre, que votre uniformisation aveugle et sauvage les a réduits à la mendicité intellectuelle, vous commencerez peut-être à réévaluer vos positions. Vous réaliserez peut-être qu’apprendre n’a rien à voir avec les objectifs pédagogiques d’un programme officiel. Apprendre est avant tout un feu dévorant qui doit être nourri et bien dirigé. Et seul ce feu pourra consumer l’ignorance dont notre société est présentement victime. Seul ce feu pourra nous garder d’une pensée rétrograde susceptible de nous plonger collectivement dans une nouvelle ère d’obscurantisme. D’ici à ce que cette prise de conscience vous soit accordée, j’ai trouvé refuge ailleurs, dans une contrée où je suis mieux accueillie. Vous pouvez donc cesser les recherches. À la prochaine, peut-être… »

Tandis que le doyen repliait la lettre, il pressentit que les propos de madame Liberté étaient justes. Mais tant de choses étaient en jeu. Il n’allait quand même pas tout sacrifier au nom du bonheur de ses concitoyens! Il n’allait pas tout bonnement compromettre son pouvoir politique au profit d’une poignée de parents épris de liberté! Il plaça donc la lettre dans son enveloppe, fit glisser cette dernière dans le fond d’un tiroir, puis se releva en achevant d’un trait son verre de scotch.

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